Nightlife Magazine TOMBEURS SUR LA LIGNE - Les excès pop de bon aloi de Chinatown

Olivier Lalande

Quand il est question de pop, la modération n’a PAS toujours meilleur goût. Des fois, c’est plutôt une question d’étoffe, de tact. Des qualités qui pourraient permettre au quintette montréalais Chinatown de réhabiliter un genre qu’on croyait bien ne plus jamais vouloir entendre: le pop-rock!

Au premier contact, le groupe a tout pour faire grincer des dents: des mélodies bonbon, des textes romantico-littéraires, des refrains comme «je dois partir, mon amour», un son plutôt doux qui n’a strictement rien d’indie ni de branché, des membres aux jolis minois et aux dégaines de séducteurs, des concerts cadencés pour les grosses salles… Ce mois-ci, il lance un premier album au son lustré à souhait, qui plus est sur un label pas exactement connu pour ses liens avec l’émergence: Tacca musique (Anik Jean, Alfa Rococo, etc.).

En pratique, Chinatown vous chatouille quand même la fillette intérieure comme peu savent le faire. Cités d’or (sortie le 5 mai) s’impose sans référence musicale cool, mais sans racolage non plus. Propre, oui; charmeur aussi, mais plein de personnalité. Les plumes et mélodies fortes de Félix Dyotte et de Pierre-Alain Faucon, têtes pensantes (et chantantes) du groupe, y sont pour beaucoup, sans oublier leur charisme ainsi que celui de leurs comparses Julien Fargo (guitares), Toby Andris Cayouette (basse) et Gabriel Rousseau (batterie). Mais il y a plus. Et voilà ce qui «gosse» même l’auditeur le plus averti: on ne saurait trop mettre le doigt dessus. Comme le dit Julien, durant une jasette avec les cinq membres au Cagibi, un vendredi pluvieux de mars, «on prendrait les mêmes chansons et on les mettrait dans les mains de quelqu’un d’autre, ça pourrait donner quelque chose d’imbuvable.»

Chemin du Retour

Vrai que, malgré une obscurité relative (le groupe existe depuis 2006 et a pris sa forme actuelle en 2007), Chinatown peut compter sur la feuille de route assez longue de ses membres. Durant les années 90, Dyotte a fait partie du combo ska-pop The Undercovers, qui a depuis donné naissance aux Stills (dont Dyotte a choisi de ne pas de faire partie, puisqu’il n’en appréciait pas la direction musicale). «Après ça, j’ai comme erré pendant des années. J’ai été peintre, j’ai écrit des livres pis j’ai fait comme 100 000 jobs. Je faisais toujours de la musique, mais j’avais vraiment pas le goût de prendre ça au sérieux.»

Comme partenaire de ces projets non sérieux, déjà: Pierre-Alain, «éternel beau-frère» (il a d’abord fréquenté sa sœur aînée, Emmanuelle, qui joue dans Le Mieux de la Mort et Milie Croche, puis sa sœur cadette, Vivi, qui chante sur le single Apprendre à danser). Contrairement à ce que veut la rumeur, ce dernier n’a PAS participé au Festival de la chanson de Granby. «J’ai passé une audition… Ma mère a dépensé une fortune pour m’habiller, mais j’ai taché ma chemise juste avant de passer. Elle est devenue super nerveuse… J’ai joué un mélange de trois chansons au lieu d’une seule… Les juges m’ont dit que j’étais un peu éparpillé.»

Entre différents trips de courte durée, la paire signe également un album au nom de Pierre-Alain, en 2000. Sur ce dernier, on trouve déjà Pénélope – réenregistrée pour le EP L’Amour, la mort et le whiskey, lancé à petit tirage à l’été 2008, et toujours présente dans le répertoire du groupe – et Retour à Vega. Réinterprétée depuis par les Stills, cette chanson deviendra le premier hit de Chinatown, et ce, avant même que le groupe n’existe! Après l’avoir longtemps interprétée en concert, Chinatown a préféré ne pas réenregistrer la pièce pour Cités d’or et ne sait pas s’il rejouera la chanson.

–Vous ne regrettez pas d’avoir laissé une toune comme ça à d’autres?

Félix: Pourquoi? On n’avait même pas de band! Et ils l’ont demandée…

Pierre-Alain: Au contraire! Quand elle jouait à la radio, j'étais sur un nuage!

Si, contrairement aux autres projets du tandem, Chinatown a eu une suite, c’est que Félix a été pris, comme il le dit lui-même, «d’une fièvre d’ambition». «T’sais, quand tu décides tout à coup de mener à bien un projet?»

Français atterri au Québec en 2006, Julien a pour sa part joué dans le groupe Motel et bourlingué en solo, réalisant au passage quelques trames sonores de films. Quant à Toby et Gabriel, ils ont tous deux fait partie de la formation post-rock Statue Park (un projet de Toby), tandis que Gabriel a également officié dans Hexes and Ohs et Camaromance.

L’appel de la nature

Le plus drôle est que tous semblent avoir dû s’adapter à la nature de leur propre groupe, comme si elle s’était imposée d’elle-même. Sauf Pierre-Alain. Décrit comme «le chansonnier» de la gang, il n’a pas d’ordinateur, écrit à la machine ou au stylo, a grandi nourri aux Higelin, Cassonade et autres Brassens (il cite aussi les Beatles, Mozart et «la toune de Ghostbusters») et est manifestement le vecteur romantique du groupe. Comme seul témoignage sur la question, il fredonne un vers et déclare que «c’t’écœurant!»

Disciple de Gainsbourg, Félix a d’abord vu dans son beauf’ son contraire musical. «Il arrivait dans un café pis il disait: ‘‘j’peux-tu jouer du piano?’’ Il s’assoyait pis il se mettait à chanter des tounes. Je trouvais ça tellement bizarre! La musique, dans ma tête, c’était un band. Jouer du piano tout seul, en chantant des paroles qui riment, en français, c’était ce que mes parents écoutaient. Mais de le côtoyer m’a un peu réconcilié avec d’autres manières de jouer de la musique. Et vice-versa. On se ressemble beaucoup plus qu’il y a dix ans.» Pas le choix puisque la paire, qui partage un appétit pour la littérature de John Fante, William Saroyan, Henry Miller, Marguerite Yourcenar et Anaïs Nin, travaille en étroite collaboration, même si chacun signe au final les chansons qu’il chante. «Pierre-Alain, c’est mon voisin. Je suis tout le temps rendu chez lui et il est toujours chez nous. C’est comme dans Seinfeld», ricane Félix, qui s’inspire aussi du cinéma de la Nouvelle Vague. «J’ai souvent le rôle d’organisateur musical de Pierre-Alain. Je prends ses choses obscures et indigestes pour les transformer en quelque chose d’accessible et de travaillable. Pierre-Alain fait la même chose avec les miennes.»

Au moment de répondre à l’annonce placée par Félix sur Craigslist, Julien en avait quant à lui contre l’aspect francophone du groupe. Il se décrit lui-même comme l’élève d’une certaine école de pensée française selon laquelle «c’est pas cool de chanter en français». «Mais quand j’ai entendu Pénélope et Tour assassine, je me suis mis à les réécouter sans arrêt! J’te jure, c’est le premier groupe francophone que j’aime de ma vie depuis Gainsbourg!»

Si Gabriel a simplement trouvé que «les beats étaient rapides», après avoir été mis en contact par Séba de Gatineau(!), il a dû subir les quolibets de Toby, son coloc. «Il se foutait de ma gueule en disant: ‘‘C’est d’la musique de fifs, man!’’ On écoutait juste du Broken Social Scene pis des affaires super indie, à l’appart’. Il nous trouvait des faux noms de band, comme ‘‘Prends ça, les Take That canadiens!’’ (rires)» Voyant que le groupe éprouvait des problèmes à recruter un bassiste, Toby acceptera de rejoindre provisoirement les rangs. «Mais au fil du temps, j’ai commencé à vraiment aimer les tounes.»

Douaniers du goût

De cet agencement résulte un groupe conscient de la frontière entre le bon et le mauvais versant de la pop, donc plus à même de la brouiller quand il faut. Tous rient un bon coup quand j’évoque la première réaction qu’on peut avoir à leur musique, comme si cette ambiguïté faisait partie du plaisir. «C’est vrai que les gens se tassent un peu quand on quitte le stage… Ils savent pas trop», décrit Pierre-Alain.

«Chaque fois que Félix ou Pierre-Alain arrivent avec une chanson, on peut voir la ligne entre le bon et le mauvais goût, souligne Julien. En travaillant les arrangements, ça nous arrive de frôler et qu’on se dise: ‘‘mmm, c’est osé!’’ Alors, on revient sur nos pas.»

À cet égard, Gabriel et Toby se sont donné une mission: «salir le band le plus possible». Gabriel s’adresse aux autres en riant: «Chaque fois que vous arrivez avec une toune, on se dit: ‘‘ah, celle-là, si je varge pas sur le drum pis si Toby a pas une bonne bassline en arrière, ça va être fucking quétaine!’’»

Félix temporise: «C’est correct d’avoir besoin de se références, de se demander ‘‘OK, est-ce que, eux, je devrais les considérer comme un boy band?’’ Mais, des fois, ça peut mener à un cul-de-sac. Y’a une marge d’erreur.»

Pas dur, la soudure

Au-delà des goûts et des idées, deux expériences ont grandement contribué à souder l’esthétique et l’esprit de Chinatown. La première est cette inhabituelle tournée d’un mois en Chine menée fin 2007, alors que le groupe était encore jeune et n’avait jamais joué à l’extérieur de Montréal. Arrangée grâce au front de leur gérant, Olivier Corbeil (aussi membre des Stills), et à l’effort concerté de l’Alliance française et de l’Ambassade canadienne en Chine, elle a permis à Chinatown de vivre la vie de rockstars puisque, comme le rappelle Félix, «les Chinois n’ont pas connu la Beatlesmania et cherchent maintenant à vivre leur propre révolution». D’autre part, confronté aux lacunes matérielles de leurs hôtes et à des auditoires importants, la bande a dû resserrer et grossir ses prestations. «Ce voyage-là nous a vraiment compacté en tant que band», résume Julien.

Et si l’épisode sied bien au nom de la bande, il ne s’agit bien que d’une coïncidence, et non d’une fascination latente pour ce coin de l’Asie (le nom «Chinatown» évoque le mystère et l’opulence pour Félix et Pierre-Alain, et l’affiche du film du même nom dans la chambre de Félix pour les autres). Il a, par contre, laissé des traces dans la musique du groupe: ces tournures orientales dans Bateau de querelles sont bel et bien un relent de pop chinoise. «Quand t’arrives là-bas, c’est plus quétaine du tout, t’en entends partout et veut, veut pas, tu tombes amoureux», explique Félix.

La seconde expérience est évidemment l’enregistrement de Cités d’or, étalé de novembre à février dernier, à Montréal et à New York, sous la supervision du réalisateur Gus Coriandoli, l’ex-Me Mom & Morgentaler connu pour son travail avec The Stills, les Vulgaires Machins et Priestess. «L’idée était un peu d’avoir le meilleur des deux mondes, explique Julien. Gus comprend ce qu’on raconte, mais en même temps, il a une vision plus internationale, ce qui fait qu’on se retrouve avec quelque chose d’autre que le son rock franco typique.»

L’étape a permis au groupe d’exprimer des influences britpop qui n’avaient pas encore trouvé leur chemin et de modérer un côté sixties qui, lui, faisait moins l’unanimité. Bref, elle a permis à Chinatown d’achever de devenir un vrai groupe. «Peu à peu, la musique et les arrangements ont fini par ressembler à tout le monde dans le band, témoigne Toby. Je suis fier de dire que je me reconnais dedans, maintenant, ce qui n’était pas le cas au début.»

chinatownmusique.com

Photographe

Maxyme G. Delisle assisté de Christophe Dalpé

Maquillage

Maïna Militza | maina.ca

Stylisme

Marilis Cardinal

Remerciements

American Apparel | americanapparel.net

Jessica Mailas et sa famille des Serres Edgewood

Greenhouses Ltée/Ltd



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